83% des commerçants impactés par les gilets jaunes n’ont reçu aucune aide !

Plus de 80 % des commerçants affirment n’avoir reçu « aucune aide de la part des autorités nationales et/ou locales », pour compenser les baisses de chiffres d’affaires dues à la mobilisation des gilets jaunes.

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Sur plus de 1 000 réponses de commerçants, 83% affirment n’avoir bénéficié d’aucune aide.

Un coup d’épée dans l’eau. Les aides mises en place par les pouvoirs publics, tant au niveau national que local, suite aux multiples mobilisations des gilets jaunes n’ont pas eu l’effet escompté. C’est en tout cas ce qui ressort de notre consultation menée du 24 septembre au 6 novembre 2019, qui a récolté 1 077 témoignages de commerçants, des indépendants dans l’immense majorité (90 %), mais aussi des franchisés (10 %). Ainsi, seuls 17 % des répondants à notre enquête affirment avoir bénéficié d’une quelconque aide (voir graphique ci-dessus). Les dispositifs ne manquaient pourtant pas : remboursement des crédits d’impôts, report des échéances sociales, remise gracieuse des créances fiscales, délais de paiement pour s’acquitter des dettes fiscales et sociales… Sans compter les enveloppes débloquées au niveau des collectivités pour apporter un coup de pouce supplémentaire aux commerçants les plus touchés. Et ce n’est pas faute d’avoir demandé…

« Des critères d’attribution trop restrictifs »

Dans la ville de Bordeaux ainsi, particulièrement touchée par les manifestations, nombre de commerçants font part de leur déception face à ces effets d’annonces, alors même qu’ils ont subi de lourdes chutes de chiffres d’affaires. Une enveloppe d’un montant de 2,6 millions d’euros avaient pourtant été débloquée pour l’ensemble des commerçants de la région (2 M€ par le conseil régional à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine, 500 000 € par Bordeaux Métropole et 100 000 € par les chambres consulaires girondines). En réalité ce fut beaucoup moins. Au niveau de la région notamment, seuls 686 055 € sur les deux millions d’euros promis ont été distribués. Laissant ainsi de côté bon nombre de commerçants. « J’ai subi de plein fouet tous les samedis de manifestations avec des conséquences dramatiques sur le chiffre d’affaires (entre 30 et 65 % de baisse le samedi), non compensée par le dimanche (ouvert depuis pour amortir un peu la baisse de CA). J’ai voulu demander une aide, et ils m’ont répondu que je n’étais pas éligible puisque mon entreprise réalise plus d’un million d’euros de CA ! Pour résumer, j’ai donc plus de salariés, plus de charges, je suis autant fragilisée qu’un petit commerçant mais je n’ai droit à rien ! Le mouvement est en train de reprendre à Bordeaux, j’appréhende énormément ! La baisse de CA n’est qu’une petite partie de l’iceberg, les traumatismes engendrés par plusieurs semaines de manifestations violentes ont laissé des traces », témoigne par exemple Anne-Sophie Roc, gérante d’une enseigne de parfumerie dans le centre-ville de Bordeaux. Ou encore Nathalie Décharte, à la tête d’une boutique de photo, toujours à Bordeaux : « Nous avons déposé des dossiers pour solliciter une aide, à la CCI et à la région, mais à chaque fois ils ont été refusés car nous n’entrions pas dans les critères, à savoir une baisse de chiffre d’affaires d’au moins 30 % entre novembre 2018 et février 2019. Pourtant nous accusions un repli assez prononcé de nos revenus, de l’ordre de 15%, et ça continue. Au final, nous avons été contraint de licencier un salarié et de fermer un point de vente. La situation a accéléré les décisions ».

Les commerçants bordelais ne sont pas les seuls dans ce cas de figure. Jean-Bertrand Davost, gérant d’une boutique de bijouterie, à Angers cette fois-ci, témoigne de la même problématique : « L’aide ne pouvait être accordée que pour une perte supérieure a 30% sur les mois allant de novembre à février, or la nôtre était légèrement inférieure au minimum demandé donc impossible de déposer un dossier… A cause de ces difficultés causées par les manifs de gilets jaunes, nous avons dus supprimer un emploi dans l’entreprise ». Et c’est le cas un partout en France. A Paris, Rennes, Toulouse… et même au sein de plus petites agglomérations, des centaines de commerçants affirment n’avoir pas pu bénéficier des aides car ils n’entraient pas dans les critères à respecter.

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A Bordeaux, les commerces de la rue Sainte-Catherine ont particulièrement souffert du mouvement des gilets jaunes. © THIERRY DAVID

« Je pense à mettre la clef sous la porte »

Dans ce contexte, nombre de professionnels du secteur témoignent de leurs difficultés à conserver leur masse salariale face à la dégradation de leur trésorerie. Quand d’autres envisagent tout simplement de fermer boutique ! « Après les manifestations violentes sur la ville de Nantes, nos clients ne reviennent plus dans le centre-ville dont l’image a été lourdement entachée par cette crise sociale. D’autant plus que la crise précédente des zadistes de Notre-Dame-des-Landes avait déjà impacté la ville de façon négative… Que faire ? Vu le peu de considérations des autorités, cesser son activité semble être la question qui se pose maintenant. Cela avec regret, de quitter un métier passionnant et d’interrompre ainsi les liens tissés avec notre clientèle qui nous faisait confiance », se désole par exemple Jean-François Leray, gérant d’une boutique de chaussure, à Nantes.

Ou encore Audrey Wendling, à la tête d’un magasin de prêt-à-porter, à Pessac. « Suite à la baisse de chiffre d’affaire, j’ai été contrait de demander un échelonnement du paiement de la TVA qui m’a été refusé. Le SIE de Talence m’a tout simplement répondu qu’il n’était pas un organisme de crédit. Depuis, je n’ai plus envie de me battre et j’ai pris la décision de ne plus avoir ce stress permanent et ainsi de cesser mon activité, en place depuis 11 ans. Je ne pourrais malheureusement plus exercer le métier que j’avais choisi et devrais mettre une personne au chômage. Je suis dégoûtée de ce système, rien à dire de plus. »

Des aides promises, mais peu de chiffres…

Du côté du gouvernement, on se défend en expliquant qu’en date du 30 septembre 2019, l’appui en trésorerie aux commerçants et artisans s’était élevé à 370 millions d’euros, incluant des délais et reports fiscaux (111 millions d’euros) et sociaux (259 millions). Les 17 % de commerçants qui affirment dans notre sondage avoir reçu une aide des pouvoirs publiques citent d’ailleurs en majorité ces dispositifs. A l’image d’Isabelle Talleux, caviste à Boulogne-sur-Mer : « Suite à notre requête nous avons eu la possibilité d’échelonner le paiement de la TVA en trois fois sans pénalité. En revanche, aucune aide de la municipalité pour ce qui est de la perte d’exploitation, et ce alors même que les mobilisations ont eu lieu pendant les temps forts de notre activité, nous sommes encore aujourd’hui dégoûtés… »

Sur le même sujet : Le point sur les aides aux commerçants, un an après le début des gilets jaunes

Au niveau des collectivités justement, qui pour nombre d’entres elles ont développé un programme de subventions pour pallier ces pertes d’exploitations, les chiffres sont plus difficiles à obtenir. Et c’est pourtant sur ce point que les politiques étaient attendus au tournant. Face à la chute drastique de la fréquentation, les commerçants espéraient surtout un véritable coup de pouce financier, qui n’est donc pas venu. Ou pas assez en tout cas. De même, les allocations financées par l’Etat dans le cadre d’une activité partielle ont semble-t-il été peu utilisées par les TPE. « J’ai envisagé de recourir au chômage partiel, mais la procédure est assez compliquée à mettre en place pour une entreprise de petite taille comme la mienne, illustre à ce propos Agnès Lethu, gérante d’une boutique de prêt-à-porter, à Nantes. J’ai donc décidé d’abandonner et de me focaliser sur mon entreprises et mon équipe, on verra bien comment on s’en sortira. » Un témoignage qui résulte bien l’état d’esprit de bon nombre de commerçants, un an après le début des mobilisations.