Manifestations du 17 octobre : 1 500 commerces touchés, des commerçants sous le choc partout en France

Pillages, vitrines brisées, magasins incendiés… Les violences survenues en marge des manifestations du samedi 17 octobre ont frappé de nombreux commerces à travers la France. Selon les premières estimations, plus de 1 500 établissements ont été directement touchés, pour plusieurs centaines de millions d’euros de dégâts.

manifestation 17 octobre
.

Au lendemain des manifestations du 17 octobre, les commerçants découvrent l’ampleur des destructions dans de nombreuses villes françaises. À Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Lille, Toulouse ou encore Nice, des boutiques ont été vandalisées, pillées et parfois incendiées. Ces violences sont survenues en marge d’une mobilisation nationale contre la vie chère, qui a rassemblé 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur et 800 000 d’après les organisateurs. Si de nombreux cortèges se sont déroulés pacifiquement, des groupes de casseurs et de pilleurs ont profité des rassemblements pour s’attaquer à des commerces, parfois à plusieurs reprises au cours de la journée.

Le premier bilan économique est particulièrement préoccupant. Selon les premières estimations des fédérations de commerçants, plus de 1 500 établissements ont été touchés par les violences, pour un montant de dégâts qui pourrait atteindre plusieurs centaines de millions d’euros. Ces chiffres restent provisoires et pourraient évoluer à mesure que les dommages seront recensés. Autre fait marquant de cette journée, les commerçants indépendants ont été pris pour cible au même titre que les grandes enseignes, marquant une nouvelle étape dans les violences subies par les professionnels. Entre les marchandises volées, les équipements détruits et les fermetures forcées, certains commerçants font désormais face à des pertes considérables, au point de s’interroger sur leur capacité à reprendre leur activité. De Paris à Marseille, en passant par Bordeaux, Tours et Rennes, retour sur une journée noire pour le commerce français, à travers les dégâts constatés et les témoignages de professionnels directement touchés.

À Paris et Marseille, des commerçants qui ont parfois tout perdu

À Paris, où les affrontement ont été les plus violents et nombreux, les pillages se sont multipliés dans plusieurs quartiers commerçants, notamment autour de la place de la République, sur les Grands Boulevards et dans le secteur de Bastille. Les magasins de prêt-à-porter, de téléphonie, d’alimentation et de produits électroniques ont été particulièrement ciblés, tout comme certaines boutiques de luxe. Boulevard Voltaire, dans le XIe arrondissement, plusieurs commerces spécialisés dans les mangas, les jeux vidéo et les objets de collection ont été vidés de leurs marchandises. C’est notamment le cas de Manga Story, dont l’un des associés, Laurent, ne cache pas son désarroi. « Ils ont tout pris. Mon magasin était un centre commercial gratuit. » Après plus de trente années passées dans ce secteur, le commerçant envisage désormais l’arrêt de son activité et lâche, résigné, que « l’histoire s’arrête là ». Dans la même rue, les boutiques Hobby One et One Repar, spécialisées notamment dans les consoles et les jeux vidéo, ont également perdu leurs marchandises.

Même son de cloche à Marseille, où les rues Paradis et Grignan, deux artères commerciales du centre-ville, ont elles aussi été particulièrement touchées. Les pillages ont concerné des enseignes de luxe comme Hermès, mais également des magasins de vêtements, de chaussures, de bijoux, de cosmétiques et des commerces alimentaires. Rue Paradis, une quarantaine d’individus ont notamment forcé la devanture d’Armenak, une boutique de vêtements. Son directeur, Sébastien Ferment, décrit un établissement dévasté. « Tout le mobilier a été cassé, ils m’ont enlevé les stocks, tout cassé. » Le commerçant dénonce également le manque de protection des rues commerçantes, déjà confrontées aux émeutes de 2023. Dans le centre-ville, plusieurs dizaines de magasins ont été attaqués, obligeant de nombreux professionnels à sécuriser leurs locaux dans l’urgence et à constater les pertes de marchandises accumulées au fil des heures.

À Lyon et Tours, la peur des salariés et le sentiment d’abandon

À Lyon, les violences ont principalement touché la Presqu’île, notamment les rues Édouard-Herriot, Gasparin et des Archers, ainsi que les secteurs de Bellecour et de la place de la République. Parmi les magasins visés figurent Hugo Boss, Sephora, Darty, Jott, The Kooples, Micromania et plusieurs commerces spécialisés. La boutique Snowleader, située rue du Président-Carnot, a également été pillée. Son PDG, Thomas Rouault, explique avoir alerté les forces de l’ordre alors que la porte de son magasin résistait encore aux tentatives d’effraction. Il affirme avoir reçu une réponse qui l’a profondément marqué. « On m’a demandé de patienter. Et de relancer mardi si personne n’était intervenu. » Le dirigeant réclame désormais des explications sur le traitement de ses alertes. Pour lui, les conséquences du pillage dépassent largement la valeur des marchandises dérobées, puisqu’elles touchent aussi les salariés, les investissements réalisés et la pérennité du commerce. D’autres professionnels lyonnais ont vécu les violences de l’intérieur. Jean-Christian, commerçant spécialisé dans les ustensiles de cuisine, raconte notamment s’être réfugié au fond de son magasin pendant les dégradations, décrivant une scène de véritable chaos.

À Tours, la rue de Bordeaux, principale artère commerçante du centre-ville, a également été le théâtre de nombreux pillages. H&M, Bershka, Sephora, Adidas et BZB figurent parmi les enseignes prises pour cible. Au total, près d’une trentaine de commerces ont été recensés comme pillés à la suite des violences. Chez BZB, Kevin, premier vendeur âgé de 34 ans, était présent avec trois collègues lorsque la vitrine a cédé. Tous ont dû se réfugier dans une pièce sécurisée avant d’observer les pillages sur les caméras de surveillance. Le salarié redoute désormais des fermetures prolongées, à quelques semaines de la période cruciale des achats de Noël. Au Printemps, la directrice Odile Bordet insiste de son côté sur la mobilisation de ses équipes pour « sauver leur outil de travail avec une serpillière, un balai et des gants ». Son mari a également été agressé alors qu’il tentait de s’interposer pendant les violences.

De Nice à Toulouse, les dégâts frappent aussi les plus petites boutiques

À Nice, l’avenue Jean-Médecin, l’un des principaux axes commerciaux de la ville, a subi d’importantes dégradations. Les pillages ont concerné des enseignes de vêtements, de sport et de jeux vidéo, mais aussi des commerces de plus petite taille. À la tête de Phone Case, une boutique spécialisée dans les accessoires de téléphonie, Claude Ben Abdallah a retrouvé son magasin dévasté. Ses vitrines ont été brisées et sa caisse électronique détruite. « Je suis dégoûté, dégoûté, j’ai la haine. » Le commerçant ne comprend pas pourquoi son établissement a été pris pour cible alors que ses articles se vendent à des prix relativement modestes. Avec un loyer de 5 000 euros par mois et aucune réserve de marchandises, il estime avoir besoin d’une dizaine de jours pour reconstituer son stock et envisager une réouverture. En attendant le passage de l’expert d’assurance, il prévoit de surveiller son commerce avec son épouse. Dans les boutiques voisines, plusieurs responsables font état de rayons entièrement vidés, certains ayant même tenté de s’opposer physiquement aux pilleurs pour protéger leurs marchandises.

À Toulouse, une vingtaine de magasins ont été pillés au cours de la journée, d’après un premier bilan communiqué dimanche par la préfecture de Haute-Garonne. Une bijouterie du secteur Victor-Hugo ainsi que plusieurs enseignes de chaussures et de vêtements, dont Courir et Foot Korner, ont notamment été visées. Les commerces de proximité n’ont pas davantage été épargnés. Dans le quartier Saint-Sauveur, un caissier d’un petit commerce, dont l’identité n’a pas été communiquée, a vu des individus emporter plusieurs boissons et une vingtaine de canettes. « Je ne crois pas que ce soit comme ça qu’ils servent leur cause… », regrette-t-il. Dans le même secteur, un autre commerçant, propriétaire de plusieurs établissements et resté anonyme, résume le traumatisme vécu par les professionnels. « On n’a jamais vécu ça. C’est traumatisant. »

Bordeaux, Lille, Rennes… Des centres-villes durablement fragilisés

À Bordeaux, plusieurs rues commerçantes ont été touchées, notamment la rue Sainte-Catherine, où le magasin Decathlon a été pillé avant d’être incendié. Des enseignes comme Intersport, Apple et Carrefour Express ont également été visées, tandis que des boutiques de luxe et des grands magasins ont subi des dégradations. À Lille, les violences ont gagné la Grand-Place, les rues de Béthune et Faidherbe ainsi que plusieurs secteurs du Vieux-Lille. La boutique officielle du LOSC a notamment été pillée, tout comme des magasins Sephora, Optic 2000 et Apple. Des dégradations ont également été signalées à la Fnac, tandis qu’un incendie s’est déclaré dans le bâtiment abritant le McDonald’s de la Grand-Place. Pour les commerçants de ces quartiers, les réparations devront s’accompagner d’un retour de la clientèle, dont une partie pourrait hésiter à fréquenter les centres-villes dans les prochains jours.

À Rennes, un Carrefour City de la rue de l’Alma a été attaqué dès le début de l’après-midi, avant même le départ du principal cortège. Des commerces du centre-ville ont ensuite été pillés au cours de la soirée, notamment dans les secteurs de la République et des grandes rues commerçantes. Des violences et des dégradations ont également été signalées à Nantes, Strasbourg, Rouen, Angers, Clermont-Ferrand, Perpignan et dans plusieurs autres communes. Les magasins de vêtements, de chaussures, d’équipements sportifs, de téléphonie et de cosmétiques figurent régulièrement parmi les établissements ciblés, même si les commerces alimentaires et les petites boutiques indépendantes ont aussi subi des dommages. Dans certains centres-villes, les vitrines brisées et les devantures condamnées risquent de rester visibles plusieurs jours, voire plusieurs semaines, selon la disponibilité des entreprises chargées des réparations et les délais nécessaires à la sécurisation des lieux.

Assurances et aides d’urgence, les commerçants face à la reconstruction

Pour les professionnels concernés, la facture ne se résume pas aux marchandises volées ou aux vitrines cassées. Il faut également remplacer le mobilier, les équipements informatiques, les caisses, les dispositifs de sécurité et parfois une partie des installations électriques. Certains commerces doivent engager des travaux importants avant de pouvoir recevoir à nouveau du public. Ces dépenses s’ajoutent aux pertes de chiffre d’affaires liées aux fermetures, qui peuvent se prolonger en cas d’incendie, de dégâts structurels ou de rupture de stock. À cela s’ajoutent les frais de mise en sécurité, le nettoyage et le temps consacré aux démarches administratives. Les estimations financières varieront considérablement d’un établissement à l’autre, selon sa taille, son secteur d’activité et l’étendue des destructions.

Face à cette situation, plusieurs collectivités et organisations professionnelles ont annoncé des mesures d’accompagnement. À Paris, la municipalité a mis en place une cellule d’urgence destinée aux commerçants sinistrés, avec pour objectif de recenser les dommages, de faciliter les démarches administratives et d’aider les professionnels à reprendre leur activité. Près de 1 000 agents municipaux ont également été mobilisés pour nettoyer les rues et évacuer les débris. À Marseille, la Chambre de commerce et d’industrie Aix-Marseille-Provence a réactivé sa cellule « Urgence commerces », chargée d’accompagner les entreprises touchées. Elle prévoit notamment de les aider à sécuriser leurs locaux, à déposer plainte et à engager les démarches auprès des assureurs et des banques. Plusieurs initiatives locales de solidarité ont également commencé à apparaître, notamment pour soutenir les commerces lyonnais.

Pour les professionnels victimes de pillages et de dégradations, les démarches auprès des assurances doivent être engagées le plus rapidement possible. La plupart des contrats multirisques professionnels prévoient une garantie couvrant les dommages résultant d’émeutes et de mouvements populaires, sous réserve des conditions et des plafonds de garantie applicables. L’indemnisation des pertes d’exploitation dépend, quant à elle, des protections souscrites et des circonstances du sinistre. Il est recommandé de déposer plainte, de photographier les dommages, de conserver les justificatifs disponibles et de déclarer le sinistre à son assureur dans les délais contractuels, généralement fixés à cinq jours.

Lire aussi : Les fonds de commerce se vendent moins cher en 2026, mais pas dans tous les secteurs

Au-delà de ces démarches, la question de la sécurité des centres-villes et de la protection des commerces doit désormais s’imposer de toute urgence dans le débat public. Car ces violences, qui se répètent à chaque nouvel épisode de tensions sociales, fragilisent un tissu commercial déjà confronté à de nombreuses difficultés économiques. Elles posent également la question des moyens déployés pour protéger les commerçants, leurs salariés et leurs établissements, mais aussi celle de la responsabilité des pouvoirs publics face à des destructions dont les conséquences peuvent être dramatiques pour les entreprises concernées. Pour les milliers de professionnels qui ont vu leur activité bouleversée en quelques heures, l’urgence reste toutefois de pouvoir rouvrir leurs portes, préserver leurs emplois et retrouver leur clientèle. Avec, pour certains, la lourde tâche de reconstruire ce qu’ils ont mis des années, parfois toute une vie, à bâtir.

  Cet article vous a été offert !
Abonnez-vous et soutenez le média qui défend les commerçants indépendants.

Je m’abonne