Après les pillages du 17 octobre, des commerçants envisagent de se faire justice eux-mêmes
Vitrines détruites, magasins pillés, appels à la police restés sans réponse… Les violences du 17 octobre ont provoqué une immense colère chez les commerçants. Face au sentiment d’abandon qui grandit, certains professionnels envisagent désormais de défendre eux-mêmes leurs établissements, quitte à prendre les armes.

Les violences du 17 octobre semblent avoir marqué un nouveau tournant dans les relations entre les commerçants et les pouvoirs publics. Depuis plusieurs années, les professionnels subissent régulièrement les conséquences des manifestations violentes et des émeutes. Le mouvement des Gilets jaunes, entre 2018 et 2019, avait déjà provoqué d’importantes dégradations dans les centres-villes. Depuis, à chaque nouvel épisode de mobilisation sociale, de la contestation contre la réforme des retraites au mouvement « Bloquons tout » de septembre 2025, les commerçants doivent réparer les dégâts, faire face au vol de leurs marchandises et souvent interrompre leur activité pendant plusieurs semaines. À ces conséquences économiques s’ajoutent des répercussions psychologiques parfois importantes, entre le traumatisme des violences subies, le sentiment d’insécurité et la crainte de voir leur établissement à nouveau pris pour cible lors des prochaines mobilisations.
Cette accumulation de violences semble aujourd’hui avoir atteint un point de rupture. Après les scènes de pillage observées à Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux et dans de nombreuses autres villes, certains commerçants ne veulent plus rester impuissants face aux violences. Convaincus de ne pas être suffisamment protégés par les forces de l’ordre, ils envisagent désormais de défendre eux-mêmes leurs établissements, quitte à prendre les armes. Une évolution qui inquiète les représentants des organisations professionnelles. Franck Chaumès, nouveau président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), alerte ainsi sur des restaurateurs qui évoquent la possibilité de prendre « des battes de base-ball, des armes » pour protéger leurs établissements. Une réaction qui témoigne de la profonde colère d’une partie des professionnels, dont la confiance envers les pouvoirs publics semble de plus en plus fragilisée.
Des commerçants qui appellent la police, sans obtenir de secours
Dans plusieurs villes touchées par les violences du 17 octobre, les témoignages de commerçants illustrent l’ampleur du sentiment d’abandon face à l’absence ou à la lenteur des interventions policières. À Paris, sur le boulevard Magenta, Jahirul Azam, propriétaire d’une boutique de téléphonie, raconte avoir appelé la police à cinq reprises en une heure alors qu’une vingtaine d’individus tentaient de forcer son rideau métallique. Selon son témoignage, les opérateurs lui auraient répondu qu’ils ne pouvaient rien faire. Le commerçant et son salarié ont tenté de s’interposer, avant d’être molestés. Son établissement a finalement été pillé, avec un préjudice qu’il estime à au moins 140 000 euros. « Pendant cinq heures, les policiers ne sont pas intervenus », déplore-t-il. Non loin de là, Antoine, employé de Manga Story, raconte avoir assisté impuissant au saccage de son lieu de travail depuis son appartement situé au-dessus de la boutique. « Il n’y avait pas un policier », affirme-t-il.
À Lyon, le témoignage de Thomas Rouault, PDG de Snowleader, est tout aussi saisissant. Alors que son magasin de la rue du Président-Carnot était attaqué, le dirigeant affirme avoir contacté la police et la gendarmerie pendant que la porte résistait encore aux tentatives d’effraction. Selon son récit, il lui aurait d’abord été demandé de patienter, avant d’être invité à rappeler le mardi suivant si aucune intervention n’avait eu lieu d’ici là. Son établissement a finalement été pillé. Dans un message publié sur LinkedIn, l’entrepreneur dénonce l’impuissance des pouvoirs publics et réclame des explications sur la gestion de ses appels. Il s’interroge notamment sur la protection que l’État est réellement capable de garantir aux entreprises lorsque celles-ci sont directement menacées.
D’autres commerçants ont même tenté de s’interposer physiquement pour protéger leur établissement. À Toulouse, Xavier, responsable de la boutique I Services, rue Saint-Rome, raconte avoir été alerté par un restaurateur voisin alors que des individus saccageaient son magasin. Une salariée venue sur place a failli être frappée, tandis que le commerçant et sa compagne ont tenté de récupérer ce qui pouvait encore l’être. Les dégâts sont estimés entre 40 000 et 50 000 euros. À Lyon, Kelly Ingargiola, responsable de la boutique Perreyon 1884, spécialisée dans les instruments d’écriture, a décidé de s’interposer face aux émeutiers qui s’attaquaient à son établissement de la rue Victor-Hugo. Malgré les coups reçus, la commerçante est parvenue à empêcher le pillage de sa boutique, dont la devanture a néanmoins été détruite. Elle témoigne d’un profond sentiment d’abandon et a même dû monter la garde devant son commerce. Des situations qui illustrent jusqu’où certains professionnels sont prêts à aller pour défendre leur outil de travail lorsqu’ils estiment ne plus pouvoir compter sur la protection des forces de l’ordre.
Face au sentiment d’abandon, des commerçants prêts à se défendre eux-mêmes
Face à cette situation, certains professionnels semblent désormais déterminés à assurer eux-mêmes leur sécurité, quitte à recourir à la force. À Paris, plusieurs commerçants ont ainsi décidé de passer la nuit dans leurs établissements, de recruter des vigiles ou encore de s’équiper de battes de baseball pour dissuader les pilleurs. Dans le XIe arrondissement, Fred, propriétaire d’une boutique de jouets de collection, raconte que son associé Maurice s’est barricadé dans leur magasin de 14 heures jusqu’à 5 heures du matin, avant qu’il ne vienne prendre le relais. D’autres commerçants, comme Ouri et Raquel, propriétaires de boutiques spécialisées dans l’univers geek, ont également organisé la surveillance de leurs établissements avec l’aide d’un agent de sécurité. Des initiatives qui témoignent d’une volonté croissante, chez certains professionnels, de ne plus attendre passivement une intervention policière.
Mais cette volonté de se protéger pourrait prendre une tournure autrement plus préoccupante. Franck Chaumès, président de l’UMIH, affirme recevoir des appels de restaurateurs qui envisagent désormais de prendre « des battes de base-ball, des armes » pour défendre leurs établissements. Le phénomène inquiète d’autant plus qu’il traduit une profonde perte de confiance dans la capacité de l’État à assurer leur protection. Une situation que Ariel Weil, maire de Paris Centre, dit comprendre. « Je comprends les commerçants qui veulent se défendre seuls », a-t-il déclaré ce lundi 19 octobre, tout en dénonçant le manque de forces de l’ordre dans la capitale. Si ces réactions restent difficiles à quantifier, elles font craindre une escalade des violences, avec des commerçants qui pourraient se retrouver directement confrontés aux pilleurs, au risque de mettre leur vie en danger et de s’exposer eux-mêmes à des poursuites judiciaires.
Que risquent les commerçants qui décident de se faire justice eux-mêmes ?
Si la colère et les tentations d’autodéfense des commerçants peuvent se comprendre au regard des violences subies, il convient néanmoins de rappeler que la loi française encadre strictement le recours à la force, y compris pour protéger son propre établissement. Selon l’article 122-5 du Code pénal, la légitime défense n’est reconnue que lorsque la riposte est nécessaire, immédiate et proportionnée à la gravité de l’agression. Pour protéger ses biens, un commerçant peut ainsi intervenir afin d’interrompre un vol ou un pillage, à condition que les moyens employés soient strictement nécessaires et proportionnés. La loi exclut notamment tout homicide volontaire commis dans le seul but de défendre un bien. L’article 122-6 prévoit toutefois une présomption de légitime défense face aux auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence. Celle-ci n’est cependant pas absolue et peut être écartée par la justice au regard des circonstances. Ainsi, poursuivre un pilleur qui prend la fuite ou le frapper alors qu’il ne représente plus une menace peut exposer le commerçant à de lourdes sanctions pénales.
Le recours aux armes comporte également des risques supplémentaires. En France, la détention, le port et le transport d’armes à feu sont soumis à une réglementation stricte. Même certaines armes de catégorie D, dont l’acquisition est libre pour les majeurs, ne peuvent être portées ou transportées hors du domicile sans motif légitime. Le simple fait de vouloir se protéger d’une éventuelle agression ne constitue pas nécessairement une justification suffisante. Quant à l’utilisation d’une batte de baseball ou de tout autre objet pour frapper un individu, elle peut entraîner des poursuites pour violences volontaires si les conditions de la légitime défense ne sont pas réunies. Au-delà des risques judiciaires et physiques, cette tentation de l’autodéfense soulève une question préoccupante. Jusqu’où certains commerçants seront-ils prêts à aller pour protéger leur établissement s’ils continuent d’avoir le sentiment que les pouvoirs publics ne sont plus en mesure d’assurer leur sécurité ?
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