Combien d’emplois Amazon détruit-il dans le commerce ?

L’ancien secrétaire d’Etat au numérique, Mounir Mahjoubi, accuse Amazon d’avoir « détruit 7 900 emplois en France ». Mais est-ce vraiment si simple ?

amazon-emploi

L’ogre Amazon avale tout sur son passage, et forcément les voix se multiplient pour dénoncer l’emprise de plus en plus grande du géant américain sur le commerce français. Dernière en date, une note publiée par Mounir Mahjoubi, député du 19ème arrondissement de Paris, dans laquelle il affirme qu’Amazon a détruit 7 900 emplois dans le commerce en France. « A chiffre d’affaires équivalent, ses entrepôts embauchent 2,2 fois moins de salariés que les commerçants traditionnels. Son activité retail, soit hors Marketplace, a potentiellement supprimé 10 400 emplois dans le commerce de proximité (en équivalent temps plein). Marketplace comprise, ce seraient 20 200 postes en moins », peut-on ainsi lire en introduction de la note.

Pour appuyer ses propos, l’ancien secrétaire d’Etat au numérique effectue ainsi une comparaison entre la productivité moyenne d’un salarié au sein d’un commerce traditionnel, comparée à celle d’un salarié chez un vendeur de la marketplace Amazon, ainsi qu’à celle d’un employé de chez Amazon France Logistique. Ainsi, selon ses calculs, la productivité moyenne du travail d’un salarié d’un commerce traditionnel est de 270 000 euros, contre 350 000 euros chez un vendeur de la marketplace, et 597 000 chez Amazon France Logistique.

amazon-productivité

« Suivant les estimations de Kantar Worldpanel, les ventes en propre d’Amazon se sont élevées à 2,8 milliards d’euros HT en 2018. Nous supposons que les commerces traditionnels sont privés d’un chiffre d’affaires équivalent. Suivant leur productivité moyenne du travail (272 000 euros), ce revenu aurait soutenu 10 400 emplois ETP. » Un raisonnement qu’il reproduit à l’identique pour les vendeurs de la Marketplace, avec cette fois-ci un impact moindre sur l’emploi, soit 9 800 emplois. Pour arriver au total à plus de 20 000 emplois détruits par Amazon !

Pourquoi les calculs de Mounir Mahjoubi sont biaisés ?

S’il ne s’agit pas aujourd’hui de remettre en cause le fort impact que peut avoir Amazon sur l’emploi , il ne faut pas pour autant tomber dans la simplification des chiffres, qui au final discrédite le constat d’origine. En effet, supposer que si Amazon ne vendait pas sur le territoire français, l’ensemble de son chiffre d’affaires se reporterait vers le commerce physique n’a aucun sens ! Au contraire, il y a fort à parier qu’une grande partie de cette activité se reporterait vers d’autres e-marchands. Ainsi, en reprenant cette logique de calcul, et en sachant que le chiffre d’affaires global du e-commerce en France devrait atteindre 100 milliards d’euros fin 2019, la vente en ligne a donc détruit près de de 370 000 emplois dans le commerce traditionnel ! Mais là encore, les choses ne sont pas si simples. La frontière entre commerce physique et e-commerce tend aujourd’hui à s’effacer. La Fnac, Carrefour, Leclerc ou encore Leroy Merlin font désormais partie des plus gros acteurs du web.

Dans le même esprit, rassembler le commerce physique dans un même ensemble n’a rien de cohérent. Dans quel type de commerce un salarié apporte en moyenne un chiffre d’affaires HT de 270 000 euros par an ? Certainement pas chez un indépendant ! De nombreuses études ont d’ailleurs elles aussi calculé que pour un emploi créé dans la grande distribution, c’est trois emplois qui disparaissent au sein des commerces de proximité. Mounir Mahjoubi, qui s’interroge à juste titre sur la qualité des emplois créés par Amazon en France, oublie de mentionner que ce sont les grandes enseignes du commerce physique qui ont inauguré cette dévalorisation du travail dans le commerce. Un primeur saura orienter au mieux ses clients sur la variété de ses fruits et légumes, pourra suggérer des recettes et un chausseur apportera par son expérience et son savoir-faire de judicieux conseils à sa clientèle. Tandis que “la valeur ajoutée client” d’un plieur de vêtements dans une enseigne de prêt-à-porter ou d’un préparateur de commande chez un géant du e-commerce est dans les deux cas…quasi nulle. Et cela n’a pas empêché nos élus de dérouler le tapis rouge à ces grandes enseignes, le plus souvent dans de grandes zones commerciales périphériques, les mêmes qui sont responsables aujourd’hui de la dévitalisation de nos centres-villes, sans que cela n’émeuve grand monde…

La nécessite d’un commerce qui créé de la valeur ajoutée

Le cas Amazon mobilise aujourd’hui l’ensemble des acteurs de la distribution de par son modèle économique ultra agressif (pratiques anticoncurrentielles, cadences de travail infernales, optimisation fiscale, impact environnemental…). Mais il en est de même pour de nombreux grands groupes de la distribution, peut-être dans une moindre mesure, certes. Plus que de combattre Amazon en lui-même, c’est surtout d’une réflexion en profondeur sur le sens du commerce qu’il faut développer aujourd’hui. Relocaliser la production, redonner de la valeur ajoutée au métier de vendeur, privilégier la commercialisation de produits qui font sens et répondent à de véritables besoins… Voilà comment on pourrait créer plusieurs milliers d’emplois dans le commerce ! Aux commerçants aujourd’hui de prendre leurs responsabilités, et aux pouvoirs publics de jouer leur rôle de régulateur.