« Les commerçants et artisans ne connaissent plus une crise passagère, mais un épuisement durable »

Une nouvelle fois, l’année 2025 s’est soldée par une diminution du chiffre d’affaires des commerçants et artisans de proximité. Si tous ne sont pas touchés de la même manière, les professionnels sont presque unanimes sur un point : cette crise durable affecte grandement leur capacité à se projeter vers l’avenir.

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L’année 2025 s’est achevée dans la continuité des précédentes, marquée une nouvelle fois par une baisse d’activité globale pour les commerçants indépendants. Les chiffres issus de nos différents baromètres trimestriels confirment cette tendance, tout comme les nombreux retours de terrain émanant des associations de commerçants, des fédérations professionnelles et des chambres consulaires (CCI et CMA).

Sur l’ensemble de l’année, l’activité du commerce indépendant recule en moyenne de -1,60 %, avec des baisses marquées dans plusieurs secteurs structurants des centres-villes.

Toutes les analyses des différents acteurs sont sans appel : les commerçants et artisans de proximité éprouvent pour une grand partie d’entre eux d’importantes difficultés, qui pèsent aujourd’hui lourdement sur leur moral et leur capacité à se projeter. « Honnêtement, je n’ai jamais connu une période aussi pesante. On ouvre souvent la boutique avec la boule au ventre, parce qu’on sait que même quand la journée se passe bien, ça ne suffit plus forcément à couvrir toutes les charges, confie Stéphane, gérant d’un magasin d’ameublement/décoration, à Dijon. Le chiffre d’affaires ne s’effondre pas toujours, mais tout augmente. L’énergie, le loyer, les matières premiers… et à la fin, c’est nous qui rognons sur notre salaire. Ce qui fatigue le plus, ce n’est même pas le travail, c’est de ne plus réussir à se projeter. Avant, on parlait d’investir ou d’agrandir. Aujourd’hui, on parle surtout de tenir jusqu’au mois suivant. » Un témoignage qui fait aujourd’hui écho pour nombre de commerçants.

Une baisse d’activité qui touche de plus en plus de secteurs

Les chiffres de nos différents baromètres confirment que le ralentissement ne concerne plus seulement quelques métiers isolés. Sur l’ensemble de l’année, l’activité du commerce indépendant recule en moyenne de 1,60 %, avec des baisses marquées dans plusieurs secteurs structurants des centres-villes. C’est le cas notamment de la restauration, qui a connu une forte diminution de son activité en 2025 (-5,10 %), des boutiques de mode, qui n’en finissent plus de voir leur modèle économique se fragiliser (-3,10 %), ou encore de la coiffure (-2,90 %), qui connait une vague de fermeture exceptionnellement élevée ces dernières années. Des évolutions qui traduisent une consommation plus prudente et des arbitrages budgétaires de plus en plus visibles chez les Français.

« On ouvre souvent la boutique avec la boule au ventre, parce qu’on sait que même quand la journée se passe bien, ça ne suffit plus forcément à couvrir toutes les charges »

Sur le terrain, cette tendance se ressent au quotidien. « On voit moins d’achats plaisir, les clients réfléchissent davantage et reviennent parfois plus tard, quand ils reviennent…, observe Claire, gérante d’une boutique de prêt-à-porter Femme, à Tours. Le magasin tourne, mais l’énergie n’est plus la même. On sent une forme d’hésitation permanente, et ça finit par peser aussi sur le moral des équipes. »

Même des activités considérées comme plus stables, voire en croissance ces dernières années, ne sont pas totalement épargnées. L’exemple le plus frappant est celui de la restauration rapide, qui a vu son attractivité nettement baisser depuis fin 2024 après plusieurs années fastes, alors même que tous les voyants étaient au vert. Aujourd’hui les professionnels évoquent un changement de comportement des clients, davantage attentifs aux prix et moins enclins à dépenser. « Avant, le flux du midi était presque automatique. Aujourd’hui, on a des pics, puis des creux très marqués, et c’est difficile à anticiper », explique Mehdi, gérant d’un snack/pizzeria à Nîmes. Une évolution qui confirme que tous les professionnels ne sont plus totalement à l’abri des arbitrages budgétaires, dans un contexte où l’ensemble du commerce de proximité doit composer avec une consommation devenue plus sélective, et des charges courantes de plus en plus élevée…

Un équilibre économique toujours plus fragile

Les commerçants du secteur alimentaire connaissent particulièrement cette problématique. Malgré un chiffre d’affaires en hausse pour de nombreux professionnels, et une fréquentation toujours soutenue au quotidien, les temps restent difficiles. « On ne peut pas dire que ça va mal en termes de clients, mais financièrement c’est plus dur qu’avant, confie David, artisan boucher à Perpignan. Les volumes sont là, mais entre l’électricité, les coûts des matières premières et le loyer, la marge s’est réduite. On travaille davantage pour un résultat qui ne suit pas forcément. » Un ressenti partagé par de nombreux commerçants des métiers de bouche, qui doivent composer avec des coûts incompressibles, tout en proposant des prix accessibles pour leur clientèle.

« Financièrement c’est plus dur qu’avant. Entre l’électricité, les coûts des matières premières et le loyer, la marge s’est réduite. On travaille davantage pour un résultat qui ne suit pas forcément »

Au fil des mois, cette pression économique finit par peser sur l’état d’esprit des entrepreneurs. « On a moins de sérénité qu’avant, même quand l’activité est correcte, explique Sophie, gérante d’une boulangerie à Angoulême. On anticipe moins, on se protège davantage. C’est une forme de fatigue mentale qui s’installe, parce qu’on sait que le moindre imprévu peut déséquilibrer tout le fonctionnement de l’entreprise. »

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Un environnement réglementaire perçu comme de plus en plus contraignant

À ces tensions économiques s’ajoute un autre facteur régulièrement évoqué par les commerçants, à savoir la complexité croissante du cadre réglementaire. Entre les obligations administratives, les évolutions du droit du travail, les arrêts maladie plus fréquents et des normes toujours plus strictes à respecter, beaucoup de commerçants disent avoir le sentiment de passer davantage de temps à gérer des contraintes qu’à développer leur activité.

« On a l’impression que chaque année apporte son lot de nouvelles règles à intégrer, explique Éric, gérant d’un salon de coiffure, à Saint-Brieuc. Entre les démarches administratives, la gestion des plannings quand il y a des absences, et les contrôles sur l’hygiène ou la sécurité, on doit être partout à la fois. Et quand on est une petite structure, ça devient vite lourd à porter. » Une réalité qui s’ajoute aux difficultés de recrutement déjà évoquées par de nombreux professionnels, certains expliquant devoir réorganiser leur fonctionnement au gré des absences ou des contraintes légales. Autant d’éléments qui participent à un sentiment de complexité grandissante, et qui renforcent l’idée d’un environnement devenu plus exigeant, voire parfois décourageant.

« Une forme de fatigue mentale s’installe, parce qu’on sait que le moindre imprévu peut déséquilibrer le bon fonctionnement de l’entreprise »

Entre fatigue du terrain et besoin de perspectives

Pris isolément, chacun de ces éléments pourrait s’apparenter à un phénomène conjoncturel. Ensemble, ils dessinent pourtant une réalité plus profonde pour le commerce et l’artisanat de proximité, celle d’un équilibre économique devenu plus fragile et d’un métier qui demande toujours plus d’adaptation.

Pour autant, le tableau reste contrasté. Des territoires résistent, certaines activités attirent toujours une clientèle fidèle, et nombre d’entrepreneurs se battent au quotidien pour maintenir une offre vivante dans les quartiers et cœurs de ville. Mais la lassitude exprimée sur le terrain dépasse la seule question de l’activité. Elle interroge désormais la capacité des chefs d’entreprise à se projeter et à investir dans un environnement en perpétuelle mutation.

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Reste à savoir comment ces signaux seront entendus et transformés en réponses concrètes. Car derrière les chiffres et les témoignages, une question demeure : comment redonner aux commerçants et artisans les conditions nécessaires pour exercer leur métier avec davantage de visibilité, de sérénité et de perspectives pour les années à venir ?

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